Berlin 1945

Berlin 1945

ou le dernier acte d'une longue tragédie

Tandis que le III. Reich s'écroule et que la Wehrmacht se « liquéfie » chaque jour un peu plus, depuis le 15 janvier 1945, Adolf Hitler a décidé de conduire la guerre jusqu'à son terme - et par là même de sceller le sort du peuple allemand - depuis son Bunker souterrain de Berlin. Le Führer, que les témoins décrivent alors comme un vieillard malade se raccrochant à des chimères et occupant ses journées à déplacer des divisions qui n'existent plus depuis belle lurette, attend... Qu'attend-il ? Un miracle ! Un miracle identique à celui qui, en janvier 1762, sauva du désastre le roi de Prusse Frédéric Il lorsque la disparition de la tsarine Élisabeth - à laquelle succéda Pierre III - avait conduit les Russes à briser leur alliance avec Paris et Vienne pour combattre aux côtés des Prussiens, leur assurant le retour de la Prusse, de la Poméranie et de la Prusse-orientale au sein du royaume. Dans ce contexte, Hitler a avant tout besoin de gagner du temps pour que sa destinée s'accomplisse et que l'alliance contre-nature unissant capitalistes américains, colonialistes britanniques et communistes soviétiques vole enfin en éclats. Pour ce faire, les consignes hitlériennes sont simples ne pas céder un pouce de terrain et combattre jusqu'à la dernière cartouche. Le 12 avril paraît constituer le revirement attendu puisque, de la bouche même de Goebbels, le Reichskanzler apprend que le président Roosevelt vient de s'éteindre à Washington. Faux espoir, cependant, car son successeur à la Maison Blanche, le vice-président Harry Truman, ne semble guère disposé à négocier une paix séparée avec l'Allemagne... La fin du Reich et de son Führer est dès lors inévitable et, avec elle, l'agonie apocalyptique de Berlin !
berlin 1945 Ces petits berlinois qui jouent sur la carcasse d'un Panther à demi-enterré sont loin d'imaginer que ce fauve est l'une des plus redoutables machines de guerre du Reich.
Pour leur part, en cette première quinzaine d'avril 1945, les Soviétiques, Staline en tête, ne font pas mystère de leur volonté d'en finir une fois pour toutes avec le Reich, si possible avant la fin du mois de mai. Pour ce faire, des tonnes de matériels, des milliers de chars, de canons et de soldats, plus de sept millions d'obus et de roquettes, un million de litres d'essence et de gasoil, des millions de rations et des vivres s'accumulent dans les lignes russes. Au total, pour le "grand final" devant clore la Seconde Guerre mondiale en Europe, Moscou mobilise plus de 2,5 millions de soldats, 6 550 chars et canons d'assaut, 45 900 pièces d'artillerie, dont environ 3 500 « Katiouchas », et plus de 95 500 camions et véhicules tout-terrain. Pour mettre à genoux la capitale honnie, Staline va disposer de deux fois plus de chars que les Allemands n'en avaient eux-mêmes lors de « Barbarossa » en juin 1941.  Pour l'occasion, ce ne sont pas moins de 33 armées qui se regroupent avant de se redéployer sur l'Oder, face à Berlin et, plus au Sud, sur les marches de Silésie. En face, retranchée sur les hauteurs de Seelow, entre le canal Finow au Nord et la ville de Guben au Sud, la 9. Armee allemande, qui aura à supporter la plus lourde partie de l'assaut des 77 divisions et 7 corps mécanisés de Joukov, ne dispose que de 14 divisions squelettiques, d'environ 500 Panzer et StuGe, 350 canons et obusiers et de 300 à 400 pièces antiaériennes dont de quelques 8,8cm fournis par la Rak de Berlin.
 
Sur l'Oder

Le 15 avril, Hitler est rejoint à Berlin par Eva Braun, jeune femme de 33 ans qu'il a rencontré en 1929. Si la personnalité lui fait défaut, elle ne manque pas de courage. Dévouée et amoureuse de son amant, elle désire partager son sort, quoi qu'il arrive. Au front, après un hiver glacial, le printemps s'annonce doux dans la région berlinoise. Tandis que les températures oscillent entre 15° et 20°C, comme chaque année depuis des siècles, le soleil a provoqué la grande crue printanière de l'Oder, fleuve impétueux large de 250 mètres et profond d'une dizaine de mètres, entraînant du même coup le dégel des terres cultivées de l'Oderbruch. Boue et mélasse sont omniprésentes. Profitant de cette météo clémente, les aviateurs de la Voenno Vozdushniye Sily harcèlent sans discontinuer les positions allemandes tandis que, du fait des pénuries d'essence et de pièces détachées, leurs adversaires de la Luftwaffe ne volent quasiment plus. Toutefois, afin d'essayer de ralentir les préparatifs de l'assaut russe, Hermann Gôring fait jeter ses dernières réserves dans la bataille. Les missions dévolues aux pilotes allemands, dont l'as des Stukas Hans Ulrich Rudel, consistent à parvenir à se faufiler au travers du rideau antiaérien ennemi, ce qui n'est pas une mince affaire compte tenu de la densité des pièces de DCA déployées par les Soviétiques, puis de détruire les passerelles jetées sur l'Oder; des passerelles sur lesquelles circulent les chars qui bientôt marcheront vers Unter den Linden. À ce jeu de la « roulette russe », les pilotes de Misteln de la KG 200 n'auront pas plus de succès que ceux de la Jagdgeschwader 4 qui n'hésiteront pas à se sacrifier dans des opérations-suicides dignes de celles des kamikazes japonais; ce sera notamment le cas pour la 5. (Sturm)/JG 4.
Au sol, les tranchées de la 9. Armee du General der Infanterie Theodor Busse font aussi l'objet de l'attention quotidienne des artilleurs soviétiques qui, matin après matin, déclenchent des tirs de harcèlement que les Landser ont baptisés "Morgenkonzert» - «les concerts matinaux". Pour glaner des renseignements, donner des coups de sonde dans le dispositif allemand et évaluer sa réactivité ou encore se faire une idée du moral de l'ennemi, les Russes organisent régulièrement des patrouilles nocturnes avec pour consignes de ramener des prisonniers. Outre ces informations, le Marshal Sovietskovo Soyuza Joukov, qui commande aux destinées du 1er Front de Biélorussie en charge de la conquête de Berlin, dispose de nombreux rapports détaillés fournis par l'aviation de reconnaissance. Hormis à quelques détails près, il a donc une bonne idée de la situation opérationnelle et de la disposition des unités adverses qui lui barrent la route de la capitale allemande. L'objectif du Soviétique, héros de la bataille de Moscou durant l'hiver 1941-42 et favori de Staline, est d'isoler la 9. Armee de ses voisines. Dans un second temps, jouant de son écrasante supériorité numérique, Joukov a prévu de l'anéantir le long de la Reichsstrasse 1, la principale voie de communication menant à Berlin qui n'est située qu'à 70 kilomètres de la zone des combats. Pour assommer l'orgueilleuse Wehrmacht retranchée sur les hauteurs de Seelow, le Russe table sur l'artillerie réunie par le General-Leytenant Kazakov; on compte ainsi jusqu'à 270 bouches à feu par kilomètre. Obusiers et canons, mortiers lourds et lance-roquettes sont alignés, roue contre roue, sur un front de 70 kilomètres de large. On le comprend, Joukov a prévu de lancer une opération massive et décisive dans le but de respecter le plan mis au point le 1er avril avec Staline, Koniev et l'état-major de la Stavka.

 

 carte Le déroulé théorique de l'offensive consiste à atteindre la ligne RosenthalNeuentempel-Lietzen au premier soir de l'assaut, c'est-à-dire le lundi 16 avril, de manière à rejoindre la banlieue de Berlin cinq jours plus tard. La conquête de la ville devant symboliquement être terminée pour l'anniversaire de la naissance de Lénine, soit le 22 avril. Du Nord vers le Sud, de Wriezen à Beeskow via Seelow, Kûstrin et Francfort-sur-l'Oder, le dispositif mis en place par Joukov est le suivant. Sur son aile droite se tiennent les le Armée Polonaise et 61e Armée qui doivent franchir l'Oder sous le feu de la 5. Jger-Division d'Edmund Blaurock et des quatre malheureux bataillons de la 606. Division zbV ramenés des côtes néerlandaises à la va-vite ; si vite que les canons sont restés sur place... Une fois que les Polonais et les Soviétiques auront pris pied sur la rive occidentale du fleuve, ils marcheront vers Wriezen pour couper la 9. Armee de la 3. Panzer-Armee qui la flanc-garde. Au centre, depuis Kûstrin, là où le gros de l'effort doit être porté par les Soviétiques pour atteindre Seelow puis M(ncheberg, Joukov compte sur la BeArmée de la Garde, les 5e et 3G Armées de Choc ainsi que la 47e Armée. En retrait, les T-34 et JS-2 des Armées Blindées de la Garde de Katoukov et Bogdanov attendront le moment propice pour se mettrent en branle et exploiter vers Berlin. Dans ce secteur en grande partie inondé, particulièrement boueux et massivement miné par les Allemands, les lignes de ces derniers sont garnies par la 9. FaIIschirmjger-Division composée de soldats novices même si les cadres sont parmi les plus expérimentés qui soient, des éléments de la 20. Panzer-Grenadier-Division, la Panzer-Division « Mûncheberg » et les Infanterie-Divisionen « Dsïberitz » et « Berlin ». Les 4 600 Panzer-Grenadiere de la « Kurmark » ainsi que ceux de la 25. Panzer-Grenadier-Division du General/eutnant Arnold Burmeister sont gardés en réserve, tout comme les Tiger Il de la schwere SS-Panzer-Abteilung 502 qui pour leur part manquent cruellement d'essence. Dans la zone méridionale du front, près de Francfort-sur-l'Oder encore aux mains de la Festungs-Division « Frankfurt an der Oder », Joukov a prévu de lancer une double attaque pour isoler la 9. Armee des restes de la 4. Panzer-Armee, ce qui reviendrait à couper la Heeresgruppe « Weichsel » de la Heeresgruppe « Mitte » qui doit elle-même être attaquée par Koniev et son 1e1 Front d'Ukraine. L'opération imaginée par le stratège russe repose sur les épaules des combattants des 69e et 33e Armées. En face, les Allemands ne peuvent compter que sur les restes des 169., 286. et 712. Infanterie-Divisionen ainsi que la 32. SS-Freiwilligen-Grenadier-Division, la « 30. Januar» qui n'a à sa disposition quasiment aucun armement lourd. Des Kampfgruppen ont bien été formées avec quelques Panther, des Panzer IV ou encore des StuGe ainsi que des chasseurs de chars, dont quelques Jagdpanzer38(t), mais, malgré le courage des équipages, novices pour la plupart, que peuvent espérer les Landser face aux vagues de « Tridtsatchetverkas » qui s'apprêtent à déferler vers Berlin ?
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Dans les lignes soviétiques, les préparatifs battent leur plein. Les drapeaux des unités d'assaut sont transférés dans les zones avancées et confiés à des vétérans méritants tandis que d'autres prêtent serment de ne pas faillir à leur tâche. Des officiers du NKVD lisent à voix haute l'ordre du jour de Joukov: «L 'adversaire doit être écrasé sur la route la plus directe menant à Berlin. La capitale de l'Allemagne fasciste devra être prise, le drapeau rouge du vainqueur flottera sur Berlin ! ». En fait, cette veillée d'armes s'apparente à une veillée funèbre tant la volonté des Soviétiques de se venger des Allemands a été portée à son paroxysme par leurs chefs et les propagandistes staliniens tels que l'écrivain llya Ehrenbourg. En avril 1945,  il n'est pas rare de lire sur les tourelles des chars soviétiques des inscriptions proclamant : « As-tu déjà tué un Allemand ? Non ? Alors tues le ! » ou encore « Ravage l'antre fasciste Venge ta Mère Patrie Vue-le enge ta femme Venge tes enfants ».

À l'aube du samedi 14 avril 1945,  soit deux jours avant le déclenchement de l'opération de Joukov, afin d'évaluer la résistance ennemie, quelques compagnies de choc russes commencent à progresser dans le no man's land qui les sépare des positions de la Wehrmacht. Ces troupes, majoritairement composées de criminels tirés des goulags et envoyés au feu pour se « racheter une conduite » ou d'ex-prisonniers de guerre « politiquement rééduqués », investissent sans difficulté les tranchées allemandes. Sans difficulté, il apparaît que l'ennemi a anticipé l'opération russe et qu'il a fait évacuer ses trbupes sur sa ligne principale det résistane. Aux premières lueurs du 16 avril, c'est au tour du « gros » du 1er Front de Biélorussie de passer à l'attaque. A très précisément 5H00, heure de Moscou, 3h00, heure de Berlin, soit environ deux heures et demie avant le lever du soleil, plusieurs centaines de batterie ouvrent simultanément le feu sur les lignes ennemies. Ces pièces d'artillerie sont bientôt relayées par les canons posiitonnés derrière l'Oder.  Le pilonnage ne dure que trente minutes mais il est d'une rare intensité puisque ce sont plus de 1,2 million de projectiles qui embrasent la ligne de front.
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Côté allemand, le sol est recouvert par la fumée et d'épaisses gerbes de terre qui jaillissent vers le ciel. Des nuées d'oiseaux affolés s'envolent au milieu des explosions. Peu de temps après le début du bombardement, des dizaines de projecteurs éclairent de leur faisceau le champ de bataille pour aveugler les défenseurs. Des fusées éclairantes sont tirées tandis que les Frontoviki s'élancent en poussant de retentissants « hourra » ! Derrière eux, les chars se tiennent déjà prêts à foncer tandis que, dans les cieux, les Sturmovik rôdent à la recherche d'une proie. L' Armée Rouge vient de se répandre dans l'Oderbruch et elle a l'intention d'en finir avec Berlin ! Les faisceaux des projecteurs disposés le long de la ligne de front ne parviennent toutefois pas à percer le mur de poussière soulevé par les explosions d'obus. Pis encore, se reflétant sur la poussière, cette lumière éblouit les vagues d'assaut de la 8e Armée de la Garde qui doivent déjà composer avec la visibilité réduite d'une nuit sans lune et les nappes de brume qui stagnent au ras du sol ! Paniqués et désorientés, les soldats russes décident de se retrancher et d'attendre l'aube qui désormais ne tardera plus. À la surprise de Joukov, les Allemands restent étonnamment silencieux. Pas de contrebatterie ou de tirs nourris de mitrailleuses. Rien ne vient.

Avec les premières lueurs du jour, les unités soviétiques se remettent en mouvement. Repliés et camouflés, les Allemands attendent patiemment leur heure et celle-ci ne va plus tarder ! Le choc est terrible. Bloqués par des champs de mines, incapables de museler les canons allemands camouflés à contre-pente, les Russes piétinent et se font hacher par les MG-42 et l'artillerie qui, bien que « rationnée », place ses obus avec une précision diabolique. Les combattants de Staline tombent par milliers pour la Rodina. Joukov décide alors d'engager ses réserves pour briser les reins de ses adversaires. L'idée n'est pas mauvaise mais la montée au front des véhicules soviétiques génère un gigantesque embouteillage sur les quelques routes et chemins pouvant être utilisés. Le terrain marécageux de la vallée de l'Oderbruch, imbibé d'eau et entrecoupé de digues, est un piège à chars dont même le T-34 a du mal à triompher. La 1ere Armée Blindée de la Garde de Katoukov est lancée à l'attaque à l'endroit même où la première vague d'assaut est arrêtée par les marécages et les mines. À 10h00, trois corps d'armée mécanisés se présentent dans l'étroit secteur tenu par le 8e Armée de la Garde. Indescriptible, le chaos durera de longues heures et, lorsque les tankistes de Katoukov déboucheront en fin de journée, ils tomberont directement dans le piège tendu par la schwere SS-Panzer-Abteilung 502 qui fera un véritable carnage. Du côté de la 2e Armée Blindée de la Garde engagée près de Neuhardenberg, la situation n'est guère meilleure. Des centaines d'engins chenillés se retrouvent concentrés dans une zone de quelques kilomètres carrés, essayant, les uns et les autres, de progresser dans le terrain fangeux de l'Oderbruch. Mais les chars s'embourbent et, malgré les efforts des équipages, ils ne peuvent manoeuvrer. La situation vire à la catastrophe lorsque cette masse presque immobile est engagée par des 8,8 cm de la 1. FIak-Division, des équipes anti-chars de la 20. Panzer-Grenadier-Division et de la « Müncheberg » et les machines de la Sturmgeschütz-Lehr-Brigade 920. Les pertes sont si lourdes que Bogdanov demande à Joukov la permission de se replier. La réponse ne tarde pas mais elle est négative.

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Les Allemands s'accrochent mais il y a aussi des secteurs où leurs unités, soumises à la pression exercée par les Russes, craquent puis lâchent prise. C'est par exemple le cas de la 9. FallschirmjägerDivision du General der Fallschfrmtruppe Bruno Brâuer; l'officier est à lui seul une légende vivante de la Luftwaffe et de l'histoire du parachutisme militaire mais son unité est formée de conscrits inexpérimentés. Subissant de plein fouet le choc de l'offensive de Joukov, la division s'effondre en moins d'une heure, ouvrant une brèche dans les défenses allemandes. Ainsi, malgré l'opposition des Allemands qui combattent avec ténacité pour retarder l'inéluctable, malgré les erreurs de Joukov et les antagonismes qui règnent au sein de son état-major, les Soviétiques parviennent à escalader les hauteurs de Seelow, non sans enregistrer de lourdes pertes. La 8e Armée de la Garde s'enfonce dans le dispositif ennemi jusqu'à la route reliant Berlin à Kûstrin. Seelow est encerclée dans la nuit du 16 au 17 avril tandis que le « vieil » Oder, affluent du fleuve du même nom, est « sauté » par la 5e Armée de Choc du General-Armiyi Berzarine quelques heures plus tard. Après des débuts difficiles, l'Armée Rouge parvient à prendre le dessus sur un ennemi aux effectifs dérisoires. Joukov a percé mais, avec plus de 30 000 morts et quatre fois plus de blessés, le prix de sa victoire est élevé. Ce qui devait être le jour de gloire de l'Armée Rouge s'est transformé en une journée cauchemardesque. Au soir du 16 avril, Staline ne dissimule ni sa déception, ni sa colère et encore moins son amertume. Comme pour punir le « sauveurde Moscou », le Vojd l'informe, non sans une once de cynisme, qu'il songe à ordonner à Koniev, l'éternel rival de Joukov, de foncer à son tour sur Berlin.

Préoccupé par la progression des Américains vers Berlin, capitale qu'ils pourraient atteindre avant lui, Staline décide de mettre en concurrence ses « lieutenants », Joukov et Koniev, pour la plus grande joie du second qui voit là l'occasion rêvée de prendre un certain ascendant sur Joukov aux yeux du maître du Kremlin. Pour ce faire, Koniev ne lésine pas sur les moyens. Le gros de ses troupes est positionné sur la Neisse, face à la 4. Panzer-Armee du General der Panzertruppen Fritz-Hubert Gräser. À l'inverse de ceux de Joukov sur l'Oder, les soldats du le Front d'Ukraine ne disposent d'aucune tête de pont depuis lesquelles ils pourraient attaquer. Il va donc falloir franchir la Neisse de vive force. Pour " faire baisser la tête" à l'ennemi tandis que ses troupes s'engageront sur le cours d'eau, Koniev a réuni 250 pièces d'artillerie par kilomètre ! L'assaut débute le 17 avril 1945, à 4h00, heure de Berlin, par un bombardement de plus de deux heures et des raids aériens. Tandis que le pilonnage se poursuit, les premiers Frontoviki s'engagent sur la Neisse à bord de canots.

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Ailleurs, des bataillons entiers traversent à la nage ou bien sur des radeaux. Aussitôt les têtes de pont établies, les pontonniers assemblent des passerelles sur lesquelles les chars s'élanceront bientôt. Une fois de plus, malgré le courage des Landser, l'assaut de Koniev est irrésistible, tant le rapport de forces entre les deux camps est déséquilibré. En début d'après-midi, les « Tridtsatchetverkas » de la 4ème Armée Blindée de la Garde de Leliouchenko passent la Neisse. Ils sont rapidement suivis par ceux de la 3e Armée Blindée de la Garde commandée par Rybalko. Koniev a donné des ordres simples à ses généraux : après avoir passé la Neisse puis la Spree, ils devront gagner une zone de rassemblement située au Sud-Ouest de Berlin, zone depuis laquelle ils progresseront vers le Nord-Est afin de prendre la capitale du Reich avant les Américains et... Joukov qui avance à grand peine.

Sur le front de l'Oderbruch, dans le secteur de Joukov, les Soviétiques poursuivent méthodiquement leur avance. Un peu partout, bourgs, hameaux, granges et fermes sont les proies des flammes. Le moindre bâtiment suspect est pulvérisé en quelques minutes par des artilleurs qui, sur un simple appel téléphonique ou radio, sont capables de déclencher un feu précis. Côté allemand, espérant trouver refuge dans leur capitale dévastée, des milliers de civils se pressent sur les routes embouteillées qui conduisent à Berlin. Néanmoins, conformément aux ordres de Goebbels qui ne souhaite pas que l'afflux de réfugiés entrave la défense de la cité, les accès leur en sont barrés par des détachements armés, ce qui oblige les malheureux à attendre, dans l'angoisse, l'arrivée de la soldatesque russe dans la périphérie de Berlin ; soldatesque qui saura se montrer à la hauteur de sa réputation et de l'idée que s'en font les Allemandes « Pour nous, les Russes sont pires que la mort. » Nombreuses seront les familles mélangées à des unités en retraite, à des convois sanitaires ou encore, mais beaucoup plus rarement, à des unités montant en ligne, dont des troupes prélevées sur le III. SS-Panzerkorps de Steiner - 11. SS-Freiwil/igen-Panzergrenadier-Division «Nord land» et 23. SS-FreiwiIIigen-Panzergrenadier-Division « Nederland» - à faire les frais des bombardements et des mitraillages russes. Sur la ligne de contact, avec des moyens dérisoires, les dernières unités de la Wehrmacht s'opposent encore à la progression ennemie. Quelques victoires défensives sont enregistrées à Kunersdorf, Neuhardenberg, Friedersdorf ou Dolgelin. Les Panzerschützen se sacrifient pour ralentir les Frontoviki mais ils savent qu'à brève échéance ils seront contraints de reculer vers Berlin avec l'Armée Rouge sur leurs talons. Seelow est définitivement perdue. À l'issue de combats violents, Katoukov et Bogdanov pénètrent aussi dans Dolgelin et Friedersdorf.
 
Dans le secteur de Koniev, épaulés par les fantassins de la 13e Armée et ceux de la 5e Armée de la Garde, les blindés de Leliouchenko et Rybaiko filent en direction de la Spree et, au-delà, vers la capitale d'un Reich agonisant. Démunie et dépassée par les événements, la 4. Panzer-Armee ne peut plus rien. Profitant de cet état de fait, les « Tridtsatchetverkas » s'emparent de Cottbus et Spremberg où, sans attendre l'arrivée des pontonniers, ils passent la Spree dans la nuit du 18 au 19. Le pari de Koniev est payant. La résistance allemande est nulle ou presque. La course contre la montre du Soviétique gagne un élan supplémentaire lorsqu'à ce qu'à leur tour, dans la nuit et à la lueur de leurs phares, les chars de Leliouchenko passent le cours d'eau avant de se répandre dans la région de Lausitz, Baruth et Zossen, c'est-à-dire à 30 kilomètres au Sud de Berlin. À Moscou, Staline exulte. À Berlin, Hitler envisage le pire. Au petit jour, le 19 avril 1945, les T-34 de Leliouchenko et de Rybalko, qui ont continué à rouler toute la nuit, ont progressé de 30 à 50 kilomètres supplémentaires selon les secteurs. Sur leurs arrières, les 13e et 28e Armées, qui ont franchi la Spree, avancent vers les faubourgs méridionaux de Berlin.

 

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Sur le front de la 9. Armee, le même jour, la situation est critique. Pilonnées par l'artillerie, les unités de Busse éclatent sous la pression. Des régiments réduits à quelques dizaines de combattants abandonnent leurs positions. La « Kurmark », qui ne compte plus qu'une dizaine de Panzer en état de combattre, tient durant une partie de la journée avant de s'effondrer elle aussi. Même les Waffen-SS de la «Nordland », vétérans des grandes batailles de I'Ostfront, ne peuvent que subir en essayant de rendre coup pour coup. Un flot de soldats et de civils se replie dans le chaos vers Berlin tandis que, depuis la ville, des bataillons de vieillards du Volkssturm et des gamins des Hitlerjugend armés de Panzerfauste et circulant en bicyclettes sont expédiés vers le front pour y être sacrifiés. Ce chassé-croisé se déroule sous l'étroite surveillance d'éléments de la Allgemeine-SS, de la Gestapo et de la Feidgendarmerie faisant la chasse aux déserteurs et aux « défaitistes ». lis remplissent d'ailleurs leur mission avec application, comme en témoignent les centaines de malheureux qui se balancent au bout d'une corde le long de la Reichsstrasse 1 ou qui gisent dans les bas-côtés avec une balle dans la tête... Après trois jours de combat, la 9. Armee, dont les troupes n'ont aucunement démérité compte tenu de la supériorité en hommes et en matériel de l'ennemi, n'existe tout bonnement plus. Désorganisés, des groupes de soldats épuisés se replient sur Berlin alors que d'autres cherchent à rejoindre la 12. Armee de Wenck.

Le vendredi 20 avril 1945 est le dernier anniversaire de Hitler qui « fête » ses 56 ans. Ce vendredi est aussi l'ultime apparition du dirigeant nazi dans les jardins dévastés de la Chancellerie, à l'occasion de la remise de Croix de Fer à de jeunes Hitierjugend nés en 1929-30, des gamins de 15 ou 16 ans. L'anniversaire du Führer est aussi salué, mais à leur manière, par les Alliés comme par les Soviétiques, les aviateurs américains et anglais attaquant la ville au petit matin. La fin est désormais aussi proche qu'inéluctable. Au Nord-Est de Berlin, Rokossovski passe à son tour à l'attaque entre la Baltique et le canal Hohenzollern. La percée de son 2e Front de Biélorussie est imparable. Hasso von Manteuffel, qui commande la 3. Panzer-Aimee, avait prévenu : il ne pourrait pas tenir ses positions plus de 24 heures. Sur l'Elbe, où campent les troupes américaines, une sorte d'étrange statu quo s'est instauré avec les soldats de la 12. Armee de Wenck. Les accrochages sont relativement rares comme si, les uns et les autres, Américains et Allemands, avaient choisi d'attendre sagement la fin de la guerre. Mais pour Wenck et ses Landser, une dernière mission à remplir leur sera bientôt assignée..

A l'Est de Berlin, la nouvelle du jour est que l'artillerie à longue portée de Joukov aurait commencé à canonner Berlin. Pour être précis, les pièces russes, pointées à hausse maximale, ne peuvent pour l'instant qu'atteindre les faubourgs extérieurs de la ville où s'entassent des milliers de réfugiers  venus de l'Oderbruch. Mais déjà, dans les rues et les avenues de Berlin qui se vident, la population entend les bruits sourds et continus des explosions retentir au loin, comme autant de signes annonciateurs de l'enfer à venir. Au soir du 20, agacé par les progrès de Koniev, Joukov adresse un ordre lapidaire mais historique à ses deux chefs d'Armées Blindés, Katoukov et Bogdanov: « Entrez dans Berlin les premiers et hissez-y l'étendard de la victoire !"

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Les mots ne sont pas les mêmes mais le fond du message de Koniev envoyé à Rybalko et Leliouchenko, dont les chars opèrent maintenant dans la Spreewald, à la bordure de Berlin, est identique : "Pour les Camarades Rybaiko et Leliouchenko. Vous ordonne catégoriquement d'entrer ce soir dans Berlin. Rendez compte après exécution. Koniev !".

En ce samedi 21 avril 1945, la litanie des mauvaises nouvelles pour les Berlinois commence par la chute de Strausberg, située à l'Est de Berlin, et de son terrain d'aviation qui tombent entre les mains des tankistes de Katoukov. Le secteur a été âprement défendu par les canonniers de la Luftwaffe ainsi que les débris des SS-Panzer-Grenadier-Regimenter « Norge » et « Danmark» organisés en Kampfgruppen mais, confrontés à la supériorité soviétique, les hommes du SS-Brigadeführer Ziegler n'ont pu que décrocher. Ils se replient vers la capitale pour rejoindre le secteur couvrant la Chancellerie et le Führerbunker où ils combattront avec leurs camarades de la «Charlemagne ». Au Nord de Berlin, toujours dans le secteur de Joukov qui cherche à envelopper l'agglomération, la 47e Armée marche vers Spandau ; elle vient de conquérir Oranienburg et Bernau. En retrait, la 2e Armée Blindée de Bogdanov dépasse la ceinture extérieure de la ville matérialisée par les voies de chemin de fer du S-Bahn ! Les Russes entrent dans Berlin par Hoppergarten. Malgré la pluie, les quadrimoteurs américains opèrent un dernier raid sur la cité. Au sol, pour la première fois, le centre-ville - plus particulièrement la Potsdamerplatz - est copieusement pilonné par de nombreuses batteries de 122 mm, 152 mm, 203 mm et 280 mm et des mortiers lourds de 305 mm, sans oublier les « Stalinorgel ». Jusqu'au 2 mai 1945, cet arsenal va propulser environ 2 millions de projectiles sur le Gross Berlin, achevant de réduire en cendres la ville et aggravant sensiblement les pertes parmi une population civile contrainte de se terrer jour et nuit dans des abris de fortune et des caves. Des rations alimentaires sont distribuées aux habitants par la défense civile allemande mais ce seront les dernières car de nombreux dépôts sont déjà tombés entre les mains des Frontoviki qui avancent vers le coeur de Berlin.

Sans autorisation, quelques magasins commencent à vendre des vivres à des clients dénués de cartes de rationnement. Avec le marché noir, les prix s'envolent. Des queues se forment le long les devantures. Elles se volatilisent lorsque l'artillerie russe gronde puis, dès l'alerte passée, se reforment dans le calme. Malgré les ordres de Goebbels, des cortèges de réfugiés venus de Prusse, de Poméranie et de Silésie commencent à se répandre dans la ville. Ils sont refoulés vers l'Est et donc vers les Soviétiques par la police. Le corps des sapeurs-pompiers berlinois est dissout et les « soldats du feu » deviennent des soldats « tout court ». Leurs autopompes finiront comme barricades. De toutes façons, il n'y a plus rien à éteindre dans Berlin et plus rien pour le faire : eau, gaz et électricité sont coupés. De même, des affichettes indiquent que le S-Bahn et le U-Bahn ne sont plus en service» du fait de la progression des Soviétiques. Quelques banques restent ouvertes mais les retraits sont limités à 1 000 Reichsmark, sauf autorisation spéciale délivrée par une administration qui ne fonctionne plus. Au quartier général de la Luftwaffe, les archives sont brûlées. Les documents importants sont mis en caisses et embarqués dans des camions. Le personnel évacue les installations souterraines. Certains, les plus chanceux, partent vers l'Ouest, les autres sont enrôlés dans des unités de fortune destinées à défendre Berlin. Au Sud de Berlin, les complexes souterrains Maybach I et II creusés dans la périphérie de Zossen pour abriter l'Oberkommando der Wehrmacht et l'Oberkommando des Heeres sont évacués.
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Confronté à ces catastrophes, Hitler prend deux décisions. La première est de relever de son commandement le Generalleutnant Reymann, privant ainsi le Gross Berlin de son gouverneur militaire le jour même où les Russes entrent dans les faubourgs de la ville. Reymann n'est remplacé que le 22 avril par l'Oberst Kaether, qui sera limogé 48 heures plus tard Ce sera finalement Helmuth Weidling, « patron> du LVI. Panzerkorps quasiment anéanti dans l'Oderbruch, qui héritera de cette fonction. La deuxième consiste à ordonner au SS-Obergruppenführer Felix Steiner de lancer avec son SS-Panzerkorps positionné au Nord de Berlin une contre-attaque sur le flanc droit de Joukov. Ordre aussi insensé qu'irréaliste, sachant que suite au transfert à la 9. Armee du gros de ses unités, l'ArmeeKorps de Steiner, rebaptisé Armeegruppe « Steiner », ne représente plus que quelques milliers d'hommes et une poignée de Panzer. Pour la première et dernière fois de sa carrière, Steiner décide de ne pas bouger et de sciemment désobéir aux ordres, ce dans le but d'éviter un carnage aussi prévisible qu'inutile. Hitler hurle à la trahison, avant de sombrer dans un moment d'abattement et de reconnaître que la guerre est perdue. Il décide de rester à Berlin et d'y finir ses jours, ajoutant « Il n'est plus question de se battre, il ne reste plus rien pour le faire. »

Le 22 avril, les débris de la 9. Armee encerclés par les Russes dans la Spreewald commencent à être successivement réduits par Koniev. Au Nord de Berlin, Steiner recule comme d'ailleurs la 3. PanzerArmee. Restent Wenck et sa 12. Armee, celle-ci tenant toujours ses positions de l'Elbe, face à des GI's qui ne sont pas disposés à se faire tuer alors que la guerre est en passe d'être terminée ; sans évidemment oublier l'ordre de « Ike » de ne plus avancer d'un seul mètre en direction de la capitale du Reich pour laisser la ville à Staline. C'est en Wenck que Hitler place ses ultimes espoirs lors de sa dernière réunion d'état-major au Führerbunker. L'idée d'une opération de déblocage lui est soufflée par Jodl. Des plans sont échafaudés dans la journée et les ordres donnés le lendemain. La 12. Armee, appuyée par la 9., qui pour cela aura à rompre l'encerclement du 1er  Front d'Ukraine, devra percer les lignes soviétiques et venir au secours de Berlin que l'artillerie soviétique est en train de ravager. Les ailes de la Chancellerie du Reich s'écroulent tandis que la Porte de Brandebourg est sérieusement endommagée. Des colonnes de chars russes progressent vers le centre-ville depuis le Nord, l'Est et le Sud. Un peu partout, les hommes de Joukov font sauter à l'explosif les barricades et les bouchons antichars sur lesquels les vieux du Volkssturm et les jeunes des Hitlerjugend se font massacrer. Berlin ressemble à un puzzle, certains de ses quartiers étant occupés alors que d'autres résistent encore. D'une rue à l'autre, l'on change de camp et, déjà, les premières cohortes de prisonniers allemands partent vers les camps de Sibérie, de Biélorussie et du Caucase, dont peu reviendront.

Lundi 23 avril 1945. Les Russes occupent Potsdam, Spandau, Frohnau, Pankow et Kôpernick. Le canal de Teltow est franchi. Dôberitz est menacée. La capitale du Reich est quasiment encerclée même si le cordon des troupes de Koniev et Joukov est encore mince, ce qui permet à des unités de la Wehrmacht ou des Waffen-SS d'entrer ou de sortir de la cité. Le quartier des ministères fait l'objet de l'attention soutenue des artilleurs russes.

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Plus à l'Ouest, le General der Panzertruppen Wenck a reçu ses ordres. Signés de la main tremblante d'Hitler, ils s'achèvent ainsi: " Le Führer vous appelle ! Vous vous préparerez à l'attaque comme autrefois au temps de la victoire. Berlin vous attend. Berlin désire d'un coeur ardent votre arrivée !". Au-delà des combats qui font rage dans la capitale, l'actualité du 24 avril 1945 se situe dans les faubourgs où, désormais, les 1er Fronts de Biélorussie et d'Ukraine font leur jonction, parachevant ainsi l'encerclement de la capitale. Les dépêches de presse tombent avec frénésie dans les rédactions : « L'encerclement de Berlin est un coup terrible porté à l'Armée allemande sur le plan militaire. II revêt en même temps une grande signification morale et politique, car il concrétise la division de l'Allemagne », dixit la Pravda. À Londres, le Times titre sur cinq colonnes à la une: «Le drapeau soviétique ne flotte pas encore au-dessus de la Chancellerie du Reich mais nous attendons la nouvelle d'un moment à l'autre ! » Dans la ville assiégée, en plus de quelques bataillons du Volkssturm, d'une poignée de Waffen-SS et de Hitlerjugend, Weidling ne dispose que des restes du LVI. Panzerkorps pour prolonger une bataille d'ores et déjà perdue et qui ne sera qu'une lente et douloureuse agonie.

Mercredi 25 avril, Berlin est majoritairement sous le contrôle de l'Armée Rouge. Espérant hâter la fin des combats, les Russes parachutent des millions de tracts au-dessus de la ville, des sauf-conduits qui, en cas de reddition, sont sensés protéger les Allemands en étant porteurs; on leur promet, entre autre, le retour rapide à la vie civile dès la bataille achevée. Des civils, principalement des femmes et des enfants, ainsi que des prisonniers de guerre sont aussi expédiés au devant les positions des défenseurs du Gross Berlin dans l'espoir de leur faire entendre raison. Plus de 3 000 combattants berlinois épuisés, démoralisés, privés de munitions et encerclés succombent à l'idée d'une reddition honorable et porteuse d'avenir. Mais le marché proposé par les Soviétiques est un marché de dupe et, comme tant d'autres prisonniers, ils partent vers l'Est sans jouir du moindre traitement de faveur pourtant promis par l'ennemi. Il est vrai que la situation allemande est désespérée et que les Soviétiques savent que la ville ne peut plus leur échapper. Après des débuts prometteurs, la contre-attaque de Wenck en direction de Potsdam a été stoppée tandis que les chars de Joukov et Koniev convergent vers le Führerbunker protégé par un ultime carré de défenseurs.

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Dans les heures qui suivent, la bataille se poursuit. La partie encore allemande de Berlin ne représente plus que quelques pâtés de maisons ainsi que le quartier des ambassades et du gouvernement. T-34 et JS-2 parviennent à se rapprocher de la Chancellerie. Ils sont certes stoppés par les Waffen-SS, dont quelques hommes de la « Charlemagne », et d'autres combattants, mais pour combien de temps encore ? Aux équipes « Panzerfauste» assistées de jeunes Hitlerjugend qui, profitant de la moindre ruine, du moindre soupirail, détruisent des chars ou arrosent les fantassins ennemis avec leur Sturmgewehr 44, les Soviétiques répliquent à coups d'obusiers, de canons et de lance-flammes. Au milieu de ces accrochages violents, des dizaines de milliers de civils sont pris au piège. Le pilonnage de Berlin est continu, permanent, implacable. Du fait de ces explosions, la capitale du Reich est recouverte d'une poussière épaisse que même les averses ne parviennent pas à faire retomber au sol. Tous les terrains d'aviation de Berlin sont désormais aux mains de l'Armée Rouge. La ville est isolée.

Depuis le 27 avril, comme d'autres quartiers, le jardin zoologique fait l'objet de terribles combats entre les Soviétiques et les ultimes survivants de la 18. Panzer-Grenadier-Division appuyés par une poignée d'engins de la « Nordland », le tout au milieu des animaux errants, tel un éléphant dont la présence incongrue dans les rues de Berlin a été immortalisée par un photographe de l'agence de presse « Ria-Novosti ». D'autres accrochages ont lieu pour le contrôle du bâtiment du Ministère des Affaires Étrangères, le long de la Wilhelmstrasse, une artère le long de laquelle les T-34 et JS-2, partis de la Potsdamerplatz, évoluent sous les tirs de Panzerfauste. On échange des coups de feu dans la Saarlandstrasse. Les Soviétiques continuent de se rapprocher du Reichstag et du Führerbunker. En outre, ils oeuvrent à s'emparer du ministère de l'Air ainsi que du siège de la Gestapo. Les ultimes combattants de Berlin se préparent à la bataille finale, celle de la Chancellerie. Le 27 est aussi la date de l'une des grandes énigmes de la bataille de Berlin, celle de l'inondation des tunnels souterrains du U-Bahn (métro) et du SBahn (chemin de fer urbain) dans lesquels des milliers de civils de tout âge se sont réfugiés pour échapper aux bombardements et aux combats qui se déroulent à la surface. La thèse la plus souvent retenue au sujet de cette tragédie, une de plus pour les Berlinois, est que le métro aurait volontairement été inondé sur ordre de Hitler. Ceux-ci auraient fait sauter les portes étanches du canal de la Landwehr, près des ponts de Schôneberg et de Môckern, à proximité de la gare d'AnhaIt, noyant ainsi plusieurs stations du UBahn. Cette opération aurait été menée pour empêcher les Soviétiques de s'infiltrer au coeur du dernier bastion nazi en profitant des tunnels et des égouts. Deux autres hypothèses existent toutefois. La première : une bombe ou un obus de gros calibre aurait endommagé l'un des caissons du métro posés sur le fond de la Spree et l'eau se serait engouffrée par là ; la seconde : des infiltrations d'eau de plus en plus importantes se seraient naturellement produites suite au dysfonctionnement des pompes d'évacuation privées de courant électrique. Et puis, bien sûr, il y a les viols qui se multiplient.

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Le "sort" des vaincues, comme l'écrit une Berlinoise, est monnaie courante dans la capitale agonisante.
Le 28 avril 1945, alors que Hitler est encore en vie, que le secteur « Zitadelle » tient toujours et que le Reichstag ne tombera certainement pas pour le 30 au soir, Staline planifie déjà l'occupation et organise l'administration militaire de la capitale allemande. Ignorant cette information, Joukov nomme Nikolaï Berzarine, " patron " de la 5e Armée de Choc, au poste de « commandant de la ville ». Des affiches en allemand commencent à être placardées sur les murs des immeubles éventrés. Alors que le chaos s'aggrave dans les zones non encore occupées, la nouvelle administration s'installe dans l'agglomération qui est découpée en districts. La population n'a pas le droit de quitter son arrondissement, sauf pour travailler au déblaiement des zones périurbaines sous la surveillance des soldats russes ; c'est notamment le cas à Tempelhof où 2 000 Berlinoises, des « femmes des ruines », sont expédiées par Berzarine afin d'y nettoyer l'aérodrome des carcasses calcinées d'avions de la Luftwaffe qui s'y sont accumulées. Un couvre-feu est établi selon l'heure de Moscou, ce qui vaudra à bien des Berlinois, ignorant le décalage horaire de deux heures, d'être abattus par des soldats soviétiques. Sur le plan des combats, la Chancellerie est soumise à un bombardement intense qui, non seulement, fait vibrer les murs de ferrociment du Führerbunker mais fait aussi aspirer au système de ventilation un air saturé de poussières et de gaz carbonique. Dehors, appuyés par les derniers chars lourds de la schwere SS-Panzer-Abteilung 503, les Waffen-SS continuent de lutter avec des moyens de plus en plus dérisoires. Des combats se déroulent à l'Alexanderplatz, à Spittelmarkt, aux gares d'Anhalt et de Potsdam, à la Nollendorfplatz. Les Russes des 150e et 17e Divisions de Fusiliers, après avoir franchi la Spree sur le pont Moltke dans l'après-midi du 28, sont parvenus aux abords de la Königsplatz à moins de 500 mètres du Reichstag et assiègent le Ministère de l'intérieur. Dans le Führerbunker, la journée du 29 se déroule dans une ambiance délétère. Avant de présider une conférence militaire, Hitler, qui a décidé de se suicider, fait essayer une capsule de cyanure sur sa chienne Blondi.

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La rapidité de la procédure est convaincante mais le Führer n'exclut pas de se servir d'un revolver. L'annonce de l'exécution de Mussolini et de sa maîtresse, Clara Petacci, dont les cadavres ont été pendus par les pieds dans une station d'essence de Milan avant d'être mutilés, n'est pas pour le rassurer. Et Hitler ne tient pas à ce que les Soviétiques l'exhibent, mort ou vif. Il insiste donc auprès de ses derniers fidèles pour que son corps soit incinéré.

Berlin, 30 avril 1945. La Pravda mande de la ville : « Berlin est encerclée. Nos troupes lui serrent la gorge. Pas à pas, maison par maison, nos soldats approchent du centre de la ville, ils ont traversé la Spree, atteint le Reichstag, le Tiergarten. Les usines, les gares, les immeubles sont pris d'assaut, souvent au corps à corps. Une lutte impitoyable est engagée dans les rues et les ruelles, en l'air et sous terre, dans les galeries du métro berlinois [En réalité, aucun combat n'a lieu dans le métro de Berlin pour partie inondé]. Berlin est détruite de fond en comble. D'épais nuages noirs flottent sur la vile.., dans les quartiers où la bataille fait rage, on ne voit évidemment pas de civils. Cependant, des drapeaux blancs apparaissent par-ci par-là. » L'assaut sur le Reichstag débute dans la matinée du 30 avril. Sous la couverture des chars, de pièces d'artillerie qui tirent sur l'édifice et de centaines de mitrailleuses, les fantassins de la 150. Division s'élancent massivement sur la Königsplatz, en direction du bâtiment datant du II. Reich. Pris à partie par les pièces allemandes, dont celles de la Flak du Zoobunker, les Soviétiques se retrouvent cloués au sol, subissant de lourdes pertes. Contraints de se mettre à couvert, ils attendent la tombée de la nuit pour repartir à l'assaut et liquider les derniers défenseurs de Berlin. Ce qu'ignorent les Frontoviki, c'est qu'à environ 15h15, à moins d'un kilomètre, Adolf Hitler vient de se suicider dans son Bunker.

Pour le Führer, la journée avait débuté par un repas frugal avant d'entamer une cérémonie d'adieux avec le personnel du Bunker. « Heinz Linge, le valet, amena Mademoiselle Manziarly, la jeune cuisinière diététicienne, Madame Christian et quelques autres personnes, racontre Traudl Junge dans « Les derniers témoins du Bunker ». Je vis le Führer, plus courbé que jamais qui sortait de la chambre et se dirigeait à pas lents vers nous. il me tendit sa main. Elle était moite. il me regarda. Je sentis qu'il ne me voyait pas. il semblait à mille lieux d'ici. il murmura quelques paroles que je ne pus entendre. Le moment que nous attendions tous était arrivé. J'étais comme pétrifiée, comme en transe, ne comprenant rien à ce qui se passait autour de moi. A l'arrivée d'Eva, la tension décrut. Elle me sourit, m'embrassa, entoura mes épaules de ses bras: " Je vous en prie, essayez de vous en sortir. Saluez pour moi Munich et ma chère Bavière ». Elle sourit encore et réprima un sanglot. Peu après, le couple s'était retiré dans ses appartements. Hitler et sa femme se retrouvaient seuls dans leur chambre.

" J'y avais déposé, témoigne Heinz Linge, suivant ses instructions, deux pistolets que j'avais chargés moi-même. L'un était un Walther P. P. de 7,65 du modèle de la police. L'autre, d'un plus petit calibre, 6,35, était destiné à Eva Braun, ou à remplacer la première arme si celle-ci venait à s'enrayer. Tout à coup, nous entendîmes un coup de feu. il était 15h35 environ. il n'y eut pas de second coup de feu et lorsque j'en eus acquis la certitude, environ un quart d'heure plus tard, j'entrai dans l'appartement. Le Führer était assis sur le divan. il s'était tiré une balle de 7,65 dans la tempe droite, et non dans la bouche comme on l'a tant raconté. Le pistolet était tombé à ses pieds et le sang avait ruisselé sur le tapis. À côté de lui, sur le sofa, à demi-couchée, Eva Braun: elle avait préféré s'empoisonner. »

Les corps sont alors transportés à quelques mètres de l'entrée du Bunker, déposés dans un cratère d'obus et aspergés de 180 litres d'essence. Le jet d'un chiffon enflammé suffit à déclencher la combustion. Quelques heures plus tard, ce qui reste des cadavres est enterré.
La nouvelle de la mort de Hitler est tenue secrète par Goebbels qui a besoin que les débris de la garnison du Gross Berlin continuent à se battre pour avoir le temps de négocier un arrangement avec les Soviétiques. Le Generalleutnant Hans Krebs est envoyé comme émissaire auprès de Tchouikov pour entamer ces discussions.

 


L' Allemand rencontre le Russe vers 4h00, à son poste de commandement de Schulenburgring. Krebs annonce la mort du Führer à Tchouikov qui fait mine d'en être informé. Mais le Soviétique bluffe afin de décontenancer son interlocuteur. Il ordonne à l'un de ses aides de camp qu'à son tour Joukov soit informé de la nouvelle et des conditions du cessez-le-feu demandé par les Allemands. Joukov contacte Staline par radiotéléphone. Le Vojd lui répond « qu'il n'y aura pas de négociations, sauf pour une reddition sans condition, avec Krebs ou aucun autre membre de la bande de Hitler. » Tels sont donc les termes de la réponse fournie par les Soviétiques à Goebbels et Bormann ; s'entretenant de l'affaire avec Tchouikov, Joukov ajoute « Dites-leur que s'ils n'acceptent pas une reddition sans condition, avant 10h15 ce jour (1er mai), nous allons réduire Berlin en poussière !»

À l'aube du 1" mai, quelques combats sporadiques reprennent dans les sous-sols du Reichstag, les étages et les escaliers étant définitivement passés sous le contrôle russe. Épuisés et à court de munitions, les défenseurs du bâtiment finissent par déposer les armes dans l'après-midi. Ils ne sont plus que 200. Autre symbole de la défense berlinoise, la garnison de la Flakturm du Zoo construite au Sud-Ouest du Tiergarten et encerclée par la 79e Division de Fusiliers annonce qu'elle capitulera à minuit. Idem pour la forteresse de Spandau assiégée par la 47e Armée. Au Sud de Berlin, dans les différentes poches de résistance de la 9. Armee, les Landser se mettent massivement en mouvement pour rejoindre les lignes de la 12. Armee de Wenck postée sur les berges de l'Elbe. Ils souhaitent se rendre auprès des Américains qu'ils espèrent plus « cordiaux » que les Soviétiques. De 20 000 à 30 000 combattants, épuisés et pour certains blessés, accompagnés par des milliers de réfugiés civils parviendront à passer entre les mailles du filet de Koniev et à rejoindre l'Elbe. Ils franchiront le grand fleuve sur des ponts de chemin de fer détruits, sous le regard incrédule des Gi's. D'autres, par contre, seront impitoyablement traqués et rattrapés par les Soviétiques dans la Spreewald. Un peu partout dans les derniers quartiers « allemands » de Berlin, arrivés « au bout du rouleau », des combattants se rendent. Pour sa part, mis au courant du refus catégorique de Staline, Goebbels repousse à son tour l'idée d'une reddition sans condition. Comme promis par Joukov, la réplique soviétique ne se fait pas attendre. À 10h15, heure de Moscou, l'artillerie de la 8e Armée de la Garde et des 3e et 5e Armées de Choc pilonnent le centre de Berlin déjà en ruines. Des pans d'immeubles s'effondrent dans de terrifiants fracas et avec eux l'espoir de Goebbels de s'en sortir vivant. Confronté à une situation sans issue, risquant d'être capturé par les Soviétiques, le Reichsminister et Gauleiter de Berlin se suicide avec son épouse, Magda, dans les jardins de la Chancellerie, précisément là où quelques heures plus tôt les corps du Führer et d'Eva Braun avaient été brulés. Auparavant, ils auront pris le « soin » de faire empoisonner leurs six enfants. Néanmoins, certains des derniers hiérarques nazis réfugiés dans le Führerbunker n'ont pas l'abnégation de Goebbels. C'est notamment le cas de Bormann et de Mohnke qui envisagent de s'évader en se déguisant en civils. Dans le même temps, aux abords de la Chancellerie, d'ultimes combats mettent aux prises les Soviétiques avec les Waffen-SS de la « Charlemagne » et de la « Nordland ».

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À 21h30, la voix du Grossadmiral Dönitz annonce sur les ondes de Radio-Hambourg que « le Führer est tombé en combattant à la tête de ses troupes » et qu'il lui succède, conformément aux dernières volontés hitlériennes. Faute d'électricité, la déclaration du second et dernier Führer du III. Reich n'est pas captée par les Berlinois et seuls les hommes de l'Armée Rouge sont informés de la situation, comme ils sont d'ailleurs informés du fait que le General der Artillerie Weidling pourrait ordonner aux restes de la garnison du Gross Berlin de capituler sans condition à minuit, heure allemande. S'ensuit alors, dans la nuit du mardi 1e au 2 mai 1945, une série de tentatives d'évasion des derniers occupants du Bunker berlinois, dont Bormann, Mohnke, Axmann, Krukenberg et d'autres...

Les événements sont confus, d'autant que des centaines civils et de défenseurs du secteur « Zitadelle » se joignent à ce qui à l'origine ne devait être que de petits groupes de dignitaires du régime espérant fausser compagnie aux Soviétiques en catimini. Certaines de ces percées réussissent, d'autres échouent ; Martin Bormann se suicide au cours de sa fuite. Dans la nuit, la rumeur de l'approche de la 12. Armee de Wenck se répand dans les ruines de Berlin. Les tentatives de percée vers l'Ouest se généralisent, chacun voulant atteindre l'Elbe et les lignes américaines ou mieux encore, gagner le Schleswig-Holstein afin d'y rejoindre Dönitz. Les Soviétiques, surpris par ces départs massifs, mettent la ville en alerte générale. Des barrages sont établis, des patrouilles lancées dans les rues. Le lendemain, dans leur grande majorité, les fuyards sont repris... Weidling et son état-major se rendent quant à eux à 6h00. Tchouikov demande immédiatement à l'officier allemand de préparer un ordre de capitulation à l'attention de ses troupes.

Le Führerbunker et la Chancellerie du Reich sont investis par les Frontoviki dans la journée du 2 mai. Ils y découvrent les cadavres de plusieurs officiers, dont celui du général Krebs, qui ont préféré se suicider plutôt que d'être faits prisonniers. Au coeur de la ville, les derniers combattants de la garnison du Gross Berlin sortent des caves, des tunnels et de leurs trous de combat les bras en l'air sous la menace des armes russes. Soldats du Heer, des Waffen-SS, de la Hitlerjugend, du Volkssturm se rendent en masse. Les visages sont noircis par la suie des fumées. Ils sont épuisés, affamés, souvent blessés. Les barbes sont dures, les regards fixes, les visages creusés. La bataille de Berlin vient de s'achever, précédant en cela de seulement quelques jours la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe !

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